Canevas du génocide perpétré contre les Tutsi: Périodes du 26 au 31 janvier des années 1991 à 1994*

Kigali: Le génocide perpétré contre les Tutsi a été précédé de diverses actions liées à sa planification par l’Etat rwandais depuis de longues années. Dans le présent document, la Commission Nationale de Lutte contre le génocide expose quelques-unes de ces actions menées pendant les périodes allant du 26 au 31janvier des années 1991 à 1994.

1) La RTLM a incité les Hutu à la haine contre les Tutsi et les militaires belges de la MINUAR

Le 27 janvier 1994, la redoutable Radio-télévision Libre des Mille Collines (RTLM), une radio de propagande génocidaire,  a diffusé des émissions appelant tous les Hutu à s’unir pour se battre jusqu’au dernier parce que les militaires belges auraient l’intention de livrer le pays aux Tutsi. Ces émissions intervenaient après une réunion à laquelle avaient participé de hauts responsables du MRND, dont son Secrétaire général, Joseph Nzirorera, son Vice-président Edouard Karemera, Jean Pierre Habyarimana (le fils du Président Habyarimana) et Robert Kajuga président des Interahamwe au niveau national ; ces derniers avaient fixé au cours de cette réunion un plan destiné à inciter l’hostilité des Interahamwe envers les militaires belges de la MINUAR, en les préparant à utiliser tous les moyens pour les combattre et inciter la population à la haine ces militaires. L’objectif poursuivi était celui de les inciter au retrait de la MINUAR, en vue de pouvoir aisément commettre le génocide, sans la présence d’une force étrangère capable d’affronter militairement les forces armées rwandaises et d’empêcher le génocide contre les Tutsi.

2) Diabolisation médiatique des Tutsi désignés comme des complices des Inkotanyi

Le groupe le plus connu qui a été violemment diabolisé par la presse officielle du régime Habyarimana est celui qui est attribué à Munyambaraga Narcisse, ancien directeur général des postes, accusé faussement d’être à la tête d’une clique qui aurait trahi le pays. Munyambaraga et ses compagnons étaient poursuivis sur base du dossier pénal portant le numéro RMPSE. 177. PROGERAL, dans lequel ils étaient poursuivis pour trois infractions : complicité avec des personnes en vue de prendre les armes pour attaquer la République du Rwanda, avoir des relations délictueuses avec les Inkotanyi dans le but de soutenir la guerre et les assauts contre la République du Rwanda, et enfin trahison en vue de nuire aux institutions en place et aux principales dispositions de la Constitution en utilisant le terrorisme et la guerre. Toutes ces accusations étaient fausses et avaient comme objectif de les diffamer pour la seule raison qu’ils étaient Tutsi.

Dans l’hebdomadaire gouvernemental Imvaho du 28 janvier – 3 février 1991,  un article intitulé « Peine de mort proposée pour Munyambaraga et ses compagnons » a été écrit sur le procès de ces derniers par deux journalistes Gahigi Gaspard et Habimana Kantano. En lisant cet article, on se rend bien compte que la presse officielle diabolise les accusés ; qu’ils n’ont pas eu le droit de se défendre conformément aux dispositions prévues à cet effet par la loi ; que le procès avait été expéditif, et que les accusés ont été condamnés avant le procès lui-même et qu’ils ont été forcés d’avouer leurs crimes. Même les avocats qui les ont défendus ont été traités de traitres alors que la loi prévoit le droit de chacun d’avoir un défenseur, et que celui-ci devait faire son métier sans aucune contrainte.

En outre, cet article d’Imvaho a interpellé ironiquement les accusés en affirmant que la prison centrale de Kigali dite « 1930 » dans laquelle ils étaient incarcérés devrait être un lieu qui leur permettrait d’apprendre toutes les ficelles pour pouvoir se défendre devant le tribunal. Pourtant, les accusés ne sont pas restés longtemps dans cette prison puisqu’ils ont rapidement été transférés dans la prison-mouroir de Ruhengeri, surnommée « spéciale » à cause de la torture et du total isolement de chacun des prisonniers qui y étaient pratiqués. Chacun d’entre eux était enfermé dans un cachot exigu sans pouvoir en sortir.

Gahigi Gaspard et Habimana Kantano conclurent leur article en donnant leur sentiment sur la suite du procès en question : « Parmi la population, certains disent que ce procès est une perte de temps, les accusés ne méritent en effet que de mourir. »  Il est évident que les accusés avaient été condamnes avant même le début de leur procès.

Rappelons que ces deux journalistes ont finalement quitté Radio Rwanda pour rejoindre la RTLM et se sont révélés être les pires des assassins pendant le génocide lors de leurs émissions à la RTLM. Gahigi Gaspard était rédacteur en chef de la RTLM et avait aussi travaillé auparavant au journal du MRND nommé Umurwanashyaka ; il était également membre du Comité central du MRND représentant la préfecture de Byumba.

3) Limogeage temporaire du Ministre Ngulinzira de ses fonctions de Chef de la délégation du Rwanda aux négociationsde paix

Durant la période du 31 janvier 1993 au 13 février 1993, sur ordre du Président Habyarimana, lui-même sous la pression du Colonel Bagosora, il fut signifié au Ministre des Affaires Etrangères Boniface Ngulinzira, issu de l’opposition, qu’il était relevé de ses fonctions de Chef de la délégation du Rwanda aux négociations de paix, et il fut remplacé par le Ministre de la Défense, James Gasana, du Parti présidentiel MRND. Cette décision a été fortement dénoncée par le Premier Ministre Dismas Nsengiyaremye. A cette époque, les négociations devaient aborder la question de la fusion des deux armées et les extrémistes ne voulaient plus de Ngulinzira à cause de sa probité. Cette décision démontre à souhait que le Président Habyarimana et ses extrémistes ont voulu écarter le Ministre Ngulinzira des négociations de paix d’Arusha parce qu’ils n’appréciaient pas le fait que l’intéressé était favorable à ces négociations, l’accusant même d’avoir vendu le pays parce qu’il était pour le partage du pouvoir entre le MRND et son opposition.

Au clair, cette résistance des extrémistes du MRND et des partis avec lesquels il partageait les mêmes intentions, a été l’un des outils qui ont été utilisés dans la planification du génocide perpétré contre les Tutsi.

Conclusion

Ces quelques actions exposées ci-haut montrent que le régime Habyarimana a utilisé tous les moyens possibles pour inciter à la haine contre les Tutsi et pour écarter quiconque ne partageant pas leurs pratiques de discrimination, notamment les personnes qui étaient favorables aux solutions pacifiques et celles qui s’opposaient au génocide.

Au moment où nous nous préparons à commémorer pour la 26eme fois le génocide perpétré contre les Tutsi, il est nécessaire de bien comprendre les évènements tels qu’ils se sont passés pour que nous puissions contredire ceux qui y ont participé et qui falsifient la vérité pour leurs intérêts personnels. (Fin)

Kigali, 26 janvier 2020 By *Dr BIZIMANA Jean-Damascène, Secrétaire Exécutif CNLG.