Dans l’«avant» et l’«après» du génocide des Tutsi, avec Béata Umubyeyi Mairesse

By  Tirthankar Chanda

Originaire de Butare, au Rwanda, Béata Umubyeyi Mairesse est l’auteure de deux recueils de nouvelles et d’une collection de poésies. Elle a remporté en janvier dernier le Prix des cinq continents de la Francophonie pour son premier roman 
Tous les enfants dispersés*
. Rescapée du génocide des Tutsi d’avril 1994, cette jeune auteure livre avec ce premier roman une fiction formidablement aboutie, mettant en scène les séquelles psychiques et spirituelles des tueries, au travers de l’histoire tragique d’une famille rwandaise. Une histoire universelle d’amour, de deuil et d’incommunicabilité.

« J’ai une dette immense envers la langue française », aime rappeler la primo-romancière franco-rwandaise Béata Umubyeyi Mairesse, lauréate de l’édition 2020 du prestigieux Prix des cinq continents de la Francophonie.

Née à Butare, la grande ville universitaire du sud du Rwanda, d’un père polonais et d’une mère rwandaise, Béata Mairesse est une rescapée du génocide des Tutsi. Lorsque les massacres commencent en avril 1994, elle a 15 ans. Elle a vécu l’horreur de près, se cachant des tueurs avant de réussir à fuir le pays avec sa mère, dans un convoi de l’organisation humanitaire suisse Terre des Hommes. Elle échappa de justesse aux machettes en répondant en français aux questions de ses agresseurs, se faisant passer pour une étrangère. Le mensonge la sauva de la mort certaine.

Depuis 1994, Béata Mairesse vit en France où, après des études de sciences politiques, elle fait carrière dans l’humanitaire. Avec son premier roman, salué unanimement par la critique lors de sa parution en 2019, la romancière s’est acquittée avec éclat de sa dette envers le Français et s’est imposée comme une voix importante dans l’univers de la littérature-monde en français.

« Le cou est le couvercle du chagrin »

S’inscrivant dans la lignée d’Ahmadou Kourouma et de Kateb Yacine, la romancière habite poétiquement le français qu’elle a appris à l’École internationale belge de sa ville natale où elle fut scolarisée. Elle féconde la langue de Molière de nouvelles potentialités, empruntées à sa langue maternelle, le Kinyarwanda, si riche en métaphores, en poésie et en adages, comme le proverbe « Le cou est le couvercle du chagrin » mis en exergue en début du roman. Ce proverbe est le fil conducteur du récit de deuil et de dispersion que raconte ce livre exceptionnel, avec pour trame de fond l’horreur ineffable des massacres.

La qualité originale de la voix narrative qui fait entendre derrière le texte français l’« oraliture » rwandaise n’est sans doute pas étrangère à l’enthousiasme des jurés du Prix des cinq continents pour son roman, qualifié d’« ode à la transmission, à la pulsion de vie ». « C’est une reconnaissance qui compte pour moi, déclare pour sa part la lauréate, car elle vient d’écrivaines et d’écrivains prestigieux. En même temps, c’est une reconnaissance du fait que la francophonie est portée aujourd’hui par des gens qui sont plurilingues et qui nourrissent le français de leurs imaginaires venus d’autres langues. »

Les écrivains survivants de la Shoah

Grande lectrice depuis son plus jeune âge, Béata Umubyeyi Mairesse est pourtant venue à l’écriture tardivement. Pendant les premières années de son exil en France, elle a fait partie des rescapées murées dans leurs souffrances, sans pouvoir en parler, de peur de susciter chez leurs interlocuteurs l’incompréhension, voire la schématisation et le rejet. C’est à 30 ans, vraisemblablement suite à son passage dans les lieux des anciens camps d’extermination juive, lors d’un voyage en Pologne, pour rencontrer sa famille paternelle, qu’elle s’est tournée vers l’écriture.

Ses modèles sont les écrivains survivants de la Shoah qu’elle a beaucoup lus depuis son arrivée en France, en particulier le romancier et l’essayiste hongrois Imre Kertész, survivant de l’enfer nazi et auteur d’une œuvre marquante sur l’Holocauste, qui lui a valu le prix Nobel de littérature en 2002. Elle a fait sienne la démarche de l’auteur d’Être sans destin, qui n’a pas écrit de témoignage sur sa déportation, mais une fiction, questionnant le cliché selon lequel l’expérience du génocide serait « innommable » ou « indicible ».

La romancière se proclame d’être en porte à faux par rapport à ces « lieux communs » trop « galvaudés » à son goût. « Les mots peuvent tout, tout peut être dit », s’écrie-t-elle. Selon la jeune femme qui a échappé de justesse à l’extermination, son récit n’est pas « indicible », mais plutôt « inentendable » par le reste du monde. D’où sa démarche d’écriture qui a été de « passer par la littérature et par l’art pour faire entendre, explique-t-elle, nos histoires et les rendre entendables ». « Je pense notamment, poursuit-elle, à Imre Kertèsz, prix Nobel de littérature, qui a justement travaillé la question de la langue pour dire l’après. »  C’est précisément dans cet « après » que se situe  aussi la fiction de Béata Umubyeyi Mairesse, explorant les séquelles physiques et psychiques des massacres. Ils disent la perte et les « retrouvailles des cœurs en lambeaux » dans l’enfer des souvenances.

Ce n’est sans doute pas un accident si l’écrivaine a intitulé son premier recueil de nouvelles Ejo, ce qui en Kinyarwanda signifie à la fois hier et demain. C’est ce terrain vague entre les deux temporalités qu’habitent les protagonistes d’Ejo et de Lézardes, le second recueil de nouvelles qui a permis à l’auteure d’asseoir sa réputation de nouvelliste hors pair. Ses protagonistes ont pour nom Agripine, Kansilda, Languida ou encore Blandine, pour n’en citer qu’elles. Personnages de rescapées, elles tentent de réinventer l’avenir, alors que le poids du passé continue d’envenimer leur présent.

Ici, le choix de la fiction romanesque plutôt que le témoignage, qui a longtemps été le genre dominant dans la littérature inspirée du génocide des Tutsi, s’explique par le souci de l’écrivaine de rendre l’expérience de l’extermination « entendable » en l’inscrivant dans l’universel. Elle y parvient en mettant en scène des destins individuels auxquels les lecteurs peuvent s’identifier. « Il s’agissait pour moi de prendre les gens par la main, doucement, explique-t-elle, les emmener jusqu’au bord du gouffre de nos existences ».

Un roman choral

Une même démarche anime le roman de Béata Mairesse, qui a fait le choix de ne pas placer l’intrigue de Tous tes enfants dispersés dans l’œil du cyclone, mais de raconter l’avant et l’après du génocide. Jamais pendant, même si la mémoire des tueries constitue la trame du récit. Le roman s’ouvre sur le retour au pays natal de la protagoniste. Issue d’un mariage mixte entre un Français et une Rwandaise, Blanche est métisse comme l’auteure, et rescapée du génocide de 1994, tout comme l’auteure. Au terme de trois années d’exil, elle revient dans la maison de la grande-rue de la ville de Butare où elle a grandi et sur laquelle veillent des jacarandas en fleurs. Elle tente de renouer avec les siens et de rétablir les liens brisés avec son pays dont les mille collines bruissent encore de la mémoire des terribles drames qui les ont ensanglantées.

Avec une saisissante intériorité, alternant trois voix d’une même famille sur trois générations, le roman raconte l’ampleur des traumatismes au travers desquels les personnages doivent cheminer pour se reconstruire et retisser les liens entre hier et aujourd’hui. « Ce n’est pas un roman sur le génocide, mais sur la transmission et sur le métissage », proclame l’auteure. Celle-ci a composé son roman comme un récit choral, partagé en chapitres quasi-autonomes et faisant entendre les différentes voix. « Car je suis avant tout une nouvelliste, rappelle-t-elle. Ecrire des nouvelles était une façon pour moi à la fois de me rapprocher de la littérature orale de ma langue maternelle, le kinyrwanda, composée essentiellement de textes courts, mais aussi de porter symboliquement l’idée même des vies coupées par le génocide. Et même ce roman-là est un roman choral, avec des points de vue différents tenus par les différents protagonistes. »

Hommage à la littérature

On n’aura pas tout dit sur ce texte d’une intelligence folle, à la fois profond et admirablement composé, sans souligner sa construction intertextuelle. Véritable hommage à la littérature, ce roman est émaillé de références littéraires qui fonctionnent comme autant de grilles de lecture. Ces références vont d’Aimé Césaire à Georges Perec, en passant par Patrick Chamoiseau à Jean Tardieu, des grands auteurs classiques de la modernité qui ont nourri l’imaginaire de la romancière.

Passionnée de contes et de récits depuis son plus jeune âge, Béata Umubyeyi Mairesse aime se définir comme lectrice. « Je ne pensais pas devenir écrivaine, mais maintenant que j’ai commencé à écrire, je ne crois pas, confie-t-elle, que je vais m’arrêter là, car j’y ai maintenant pris goût. »

Au plus grand bonheur de ses lecteurs qui attendent avec impatience la parution de son prochain roman. [https://www.rfi.fr/fr/podcasts/chemins-d-écriture]. (Fin).

* Tirthankar Chanda est Journaliste littéraire à RFI, spécialiste des littératures du Sud et chargé de cours à l’Institut national de langues et civilisations orientales (INALCO).

  Tous les enfants dispersés, par Béata Umubyeyi Mairesse. Editions Autrement, 243 pages, 18 euros.

Please follow and like us: