La Défense française lâche les Services Secrets sur les media

Friday, 23 January 2009 14:18 by Déo Mungongo
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Serge Farnel
Kigali : Lundi 5 janvier, le journaliste français Serge Farnel, correspondant de l’Agence Rwandaise d’Information (ARI) à Paris, a été entendu par la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) dans le cadre d’une poursuite engagée par le Ministère de la Défense pour divulgation d’un document non déclassifié sur le rôle de la France dans le génocide des Tutsi. La DCRI regroupe, depuis l’été dernier, l’ancienne DST (Direction de surveillance du territoire) et les anciens RG (Renseignements généraux).

Il s’agit du compte-rendu du Commandant de l’opération Amaryllis, le Colonel Poncet, au chef d’Etat-major des armées, l’Amiral Jacques Lanxade. En janvier 2008, Serge Farnel a pu se procurer cette note que la Mission française d’Information Parlementaire pour le Rwanda, chargée d’examiner la politique de la France au Rwanda de 1990 à 1994, n’a pas cru bon, il y a dix ans, de rendre publique.

Le document fait état du souci de l’armée de ne pas montrer aux médias des soldats français n’intervenant pas pour faire cesser les massacres dont ils sont alors les témoins proches.

Il s’agit de la note N° 018/3°RPIMa/EM/CD (« Confidentiel Défense ») que le colonel français Henri Poncet adressa le 27 avril 1994 à l’attention du chef d’Etat-major des Armées. Ce dernier y fait le compte-rendu de l’opération « Amaryllis », dont il assura le commandement au Rwanda du 9 au 14 avril 1994, une opération destinée à évacuer les ressortissants français alors présents à Kigali suite à l’attentat perpétré, trois jours plus tôt, contre le président rwandais Juvénal Habyarimana.

Dans cette note, l’officier français fait savoir à l’Amiral Lanxade que « les médias ont été présents dès le deuxième jour de l’opération. » Il ajoute que « le COMOPS [Communication opérationnelle, ndlr] a facilité leur travail en leur faisant deux points de presse quotidiens et en les aidant dans leurs déplacements. ».

L’auteur de la note précise, par ailleurs, le « souci permanent de ne pas leur montrer [aux médias, ndlr] des soldats français limitant l’accès aux centres de regroupement aux seuls étrangers sur le territoire du Rwanda », tout en précisant qu’il s’agit là des provisions consignées dans la Directive n°008/DEF/EMA du 10 avril.

Le Colonel Poncet fait mention, dans sa note, de l’autre « souci permanent de ne pas leur montrer [aux médias, ndlr] des soldats français n’intervenant pas pour faire cesser des massacres dont ils étaient les témoins proches. »

L’Etat-major de l’armée française connaissait la cible de ces massacres puisque l’ordre d’opération Amaryllis fait lui-même état de ce que les Tutsi étaient alors visés dans toute la ville de Kigali. Ce qui n’a pas empêché, le 7 août dernier, au surlendemain de la publication du rapport Mucyo sur l’implication de la France dans le génocide, l’Amiral Lanxade de tenter de manipuler l’opinion, en prétendant, sur les ondes de la radio française RFI, n’avoir alors eu « aucune indication de massacres » ! C’est ce que nous avait alors rapporté notre correspondant à Paris.

Après une interview musclée de Védrine par Farnel, après enfin que le quotidien français Libération (http://www.liberation.fr/monde/0101267107-l-attentat-le-genocide-la-france) ait, le 19 novembre dernier, fait état de ce que ce dernier avait, en révélant le compte-rendu de Poncet, « (démontré que la France avait entretenu) sciemment, à l’ONU et dans l’opinion, la confusion entre le génocide en cours et une guerre interethnique », il était devenu plus qu’urgent de refermer la boîte de Pandore en lâchant les services secrets français sur tous ceux qui étaient susceptibles d’avoir eu la note compromettante entre leurs mains.

Aussi cette note, qui était sur le site de la Commission d’enquête citoyenne (CEC), en a-t-elle été supprimée sur injonction de la DCRI. La CEC regroupe les ONG qui, à l’initiative de Survie - une association française qui milite en faveur de l’assainissement des relations franco-africaines et contre la banalisation du génocide - ont enquêté en 2004 sur le rôle de la France dans le génocide.

Emmanuel Cattier, webmaster du site de la CEC a été, dix jours après l’audition de Farnel, également convoqué par la DCRI. L’entretien a eu lieu le mercredi 14 janvier 2009 au bureau central de la police à Strasbourg.

Voici ce qu’a écrit Cattier sur son site après la descente de la DCRI en son domicile : “Cette demande officielle de disparition de preuve constitue une preuve de plus de ce que signifie le secret défense : la mise sous le manteau d’une preuve juridique pour protéger “l’inavouable”…Cela constitue pour des citoyens honnêtes un véritable cas de conscience. J’ai choisi de céder devant les menaces juridiques invoquées et j’ai supprimé ce compte rendu d’Amaryllis qui est resté un an sur notre site Internet en présence des officiers de la DCRI en mon domicile”.

“Il n’en demeure pas moins que cette procédure, qu’elle soit légale ou pas, peu importe mais il serait utile de le comprendre, est tout à fait inacceptable en démocratie. C’est de notre point de vue un dévoiement de la loi car la sécurité des citoyens français n’était en aucune manière menacée, seulement la protection de l’impunité de quelques dirigeants. De plus c’était contraire à la convention sur la prévention et la répression des crimes de génocide de décembre 1948 adoptée à Paris par l’Assemblée Générale de l’ONU et qui prévoit aussi les cas de complicité de génocide. Il y eut ensuite un million de morts au Rwanda qui auraient peut-être été évités par une autre attitude”, poursuit-il.

Après Strasbourg, la DCRI s’apprête maintenant à interroger David Servenay de “Rue 89”. David Servenay a fait état, le 27 janvier 2008, d’une dépêche de l’Agence Rwandaise d’Information écrite par Serge Farnel révélant une partie du contenu de la note de Poncet (deux notes inédites).

Jean-Dominique Merchet du blog “secret défense” sera également interrogé par la DCRI dans le cadre de cette affaire. Le document dont la divulgation suscite le courroux de l’ancienne DST a été supprimé le 27 mars 2008 du blog “secret défense” où il se trouvait sous le titre Rwanda: quand le colonel Poncet… .

C’était à la suite d’une décision de justice rendue par le Tribunal de Grande Instance de Paris dans une affaire de respect de la vie privée. Journaliste au quotidien français Libération, Jean-Dominique Merchet s’occupe des questions militaires depuis une douzaine d’années.

Nous avons joint par téléphone notre correspondant à Paris, Serge Farnel. Celui-ci nous a fait part de son sentiment selon lequel cette plainte aurait été formulée suite à l’interview que lui a accordée, au Palais de justice de Paris, l’ancien Secrétaire général de L’Elysée, Hubert Védrine, au sortir du procès qu’il intentait alors à l’association Génocide Made in France (GMIF). Une interview que l’Agence Rwandaise d’Information avait reproduite dans son intégralité, sous le titre « La Vérité n’est pas une opinion, M. Védrine ! » Au cours de la discussion, notre correspondant avait demandé à Hubert Védrine s’il avait connaissance d’une directive donnée aux soldats français d’Amaryllis de ne pas montrer aux médias qu’ils n’intervenaient pas dans les massacres qui avaient lieu devant eux. L’ancien chef du Quai d’Orsay lui avait alors demandé s’il s’agissait là de sa « thèse ». Après que Farnel lui ait rétorqué que ladite directive avait été consignée noir sur blanc par le ministère de la Défense, Védrine, embarrassé, coupa court à la conversation. La suite, on la connaît : c’est la DCRI débarquant chez tous ceux susceptibles de révéler une partie de l’inavouable. Or, nous fait savoir aujourd’hui notre correspondant, « rien dans cette note, autre que cette consigne compromettante, ne porte atteinte à la sûreté de l’Etat français. »

Nous n’avons pas pu en savoir plus concernant les conditions dans lesquelles Farnel se serait procuré le document. Il nous a dit réserver son explication aux questions que lui ont posées les enquêteurs. Il tient ainsi, nous a-t-il fait valoir, respecter le secret de l’instruction en cours, ce qui n’est toutefois pas le « souci permanent » des services secrets français. C’est ce qui ressort de l’anecdote suivante relatée par notre correspondant : évoquant, avec les agents français de la DCRI, le procès en cours devant le Tribunal aux Armées de Paris (TAP), devant lequel les plaintes de six victimes tutsi contre l’armée française ont, il y a trois ans de cela, été jugées recevables, l’un d’eux a prétendu, à l’attention du journaliste, que les témoins qui se sont succédés à la demande de la juge d’instruction au TAP, Florence Michon, n’ont jusqu’à présent apporté aucune preuve d’une quelconque connivence française dans le génocide. A la question de Farnel de savoir comment il pouvait avoir eu vent d’une telle information, étant donnée la règle du secret de l’instruction, son interlocuteur lui a fait comprendre qu’il était logique que les services secrets sachent ce genre de choses. Si ce n’est, nous a fait comprendre à son tour notre confrère, que « les services secrets français devraient tout de même être bien placés pour appréhender ce que signifie respecter le secret d’une instruction ».  

 
Il faut dire que ce n’est pas la première fois que les services français tentent ainsi d’influencer des journalistes en lançant des rumeurs infondées à leur endroit. Ainsi en avait-il été des fuites du rapport Bruguière, qu’avait révélés le journaliste du quotidien français « Le Monde », Stephen Smith. Il s’agissait alors, en mars 2004, de polluer la dixième commémoration du génocide des Tutsi, au cours de laquelle Kagame s’apprêtait à pointer, devant le monde entier, un doigt accusateur en direction de la France, ce pour son implication active dans l’extermination d’un million d’êtres humains. Smith avait alors eu le privilège de faire part au lecteur du quotidien français des informations réservées, à ce qu’il est convenu d’appeler, dans le jargon de leurs « cousins » de la DGSE (Direction générale des services extérieurs), des « honorables correspondants ». Stephen Smith ne s’est d’ailleurs jamais vraiment caché de ce qu’il obtenait nombre d’informations en provenance des services secrets français. Il s’agit là d’un échange de bons procédés, certains journalistes leur fournissant en retour des informations qui peuvent, à leur tour, leur être utiles.

La peine qu’est susceptible d’encourir notre correspondant peut aller jusqu’à plusieurs années d’emprisonnement. Mais Farnel ne s’inquiète pas outre mesure, nous précisant leur avoir expliqué, par le détail, les circonstances dans lesquelles il a fait connaître un court extrait du document. « Il sera un temps », nous a confié Serge Farnel, « où ceux qui lâchent aujourd’hui sur nous les services secrets français devront répondre à leur tour d’agissements autrement plus graves que celui qui consiste à avoir fait savoir à nos concitoyens que leurs soldats avaient reçu, au Rwanda, des directives violant allègrement la Convention sur la prévention et la répression des crimes de génocide. Il sera un temps, pas si lointain que ça, où ces gens-là devront expliquer aux Français ce qu’ils ont osé faire, au Rwanda, en leur nom et avec leur confiance. Et il existe pour cela », a-t-il ajouté, « un organe de justice ad hoc qui s’appelle la Cour de justice de la République. » Et de conclure : « Aujourd’hui, leur marge de manœuvre se fait de plus en plus étroite. Rose Kabuye à Paris, Ruzibiza qui se rétracte. Alors ils paniquent. C’est bon signe. Nous ne lâcherons jamais. Et les Français pourront bientôt relever la tête. Je pense particulièrement à ceux qui parmi les soldats n’ont rien à se reprocher, qui servent leur pays avec honneur et courage, mais qui servent également depuis maintenant trop longtemps de bouclier humain à une poignée de hauts gradés et politiciens qui font la honte de notre pays. Les Français n’ont pas à endosser leurs agissements. » (Fin).