Recension du livre « VERS LA DEUXIEME INDEPENDANCE DU CONGO », un essai de Colette Braeckman

Sunday, 07 June 2009 17:02 by Servilien M. Sebasoni
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GLH 523: Les relations toujours tumultueuses du Congo avec la Belgique furent toujours marquées par l’amour et le sentiment, comme le dit Colette Braeckman dans son dernier livre “VERS LA DEUXIEME INDEPENDANCE DU CONGO”..Ce livre lui-même est une  marque d’amour et un livre de sentiment.

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1. Archéologue méticuleuse, CB raconte l’histoire du Congo, en gommant quelques aspérités gênantes, depuis les temps où le Congo  n’appartenait qu’à Léopold II jusqu’à l’émergence, sous nos yeux, d’un héros qui, selon CB,  est un antihéros  (c’est-à-dire un héros hors normes) et qui s’appelle Joseph Kabila.

“Un livre qui ne dit pas tout”, nous avertit l‘auteur dans l’introduction.. Qui ne dira pas, bien entendu, ce que l’auteur nous avertit qu’il ne dira pas, mais qui ne dira pas non plus les querelles périodiques  suivies de ruptures fracassantes et de réconciliation.entre la Belgique et son ex-colonie.

L’auteur ne nous dit rien de la bagarre épique de janvier 1959 dans les rues de Léopoldville quand,  entre Blancs et Noirs, on  roulait  pour s’écraser, où des étudiants rwandais, déguisés en mères de famille, portaient sur le dos de petits enfants blancs pour traverser la mêlée.

L’auteur ne dira rien de la débandade de 1960 quand, de sa plantation, le colon du Kivu, sans passer par la villa, filait sur Bujumbura, en chemise et pantalon, pour prendre un vol d’évacuation après avoir échangé contre un repas  sa voiture américaine.

Tout cela , comme bien d’autres épisodes semblables,fait partie de ces “relations historiques privilégiées” entre la Belgique et sa colonie. Tout cela, bien d’autres  l’ont raconté ou le raconteront.

Il convient de rendre hommage à CB de n’avoir  pas cherché à dissimuler le racisme et l’apartheid qui ont toujours prévalu dans la Colonie, un peu moins au ‘Rwanda-Urundi”.

Certes, CB ne va pas jusqu’à évoquer les circles  de Bukavu au bord du lac Kivu “interdits aux chiens et aux nègres”. Ni le fait que le racisme colonial s’accommodait parfaitement avec la bonne conscience chrétienne: les chrétiens blancs et noirs étaient soigneusement séparés  à l’intérieur des églises et ne communiaient ni en même temps ni à la même table! Jusqu’à la veille de l’indépendance, quand le colon ou l’administrateur, tout de blanc vêtu, se présentait le dimanche devant l’église, il était accueilli par un prêtre noir et un prêtre blanc auquel seul il serrait la main.    

2.
“Ce livre est focalisé  sur la manière dont Kabila réussit à asseoir son pouvoir  et à écarter ses rivaux avec une habileté que Mobutu lui-même n’aurait pas reniée” (p.8).Pas moins!

Avec une information détaillée, CB nous raconte  par le menu l’enfance de Joseph Kabila dans le maquis de son père, sa carrière militaire sans relief au sein de “l’Alliance des forces démocratiques pour la liberation” du Congo (AFDL) qu’il a accompagnée du Kivu à Kinshasa pour renverser Mobutu. Une chiquenaude a suffi pour jeter à terre le baobab vermoulu. CB  raconte  et révèle des choses sur la mort du père , la façon dont le fils survécut dans la jungle de Kinshasa et émergea comme le chef unique sinon rassembleur.

3. On voit défiler dans ce livre une galerie de personnalités politiques belges, intéressées peu ou prou à la question congolaise. A aucun moment on n’a  le sentiment  que CB voit que la désunion des Belges nuit à la crédibilité de ce pays qui eut un jour pour devise “l’union fait la force – (eendracht makt maacht)”. Deux personnages se détachent. Karel De Gucht, le titulaire des Affaires étrangères belges qui, manifestement, ne sait pas de quoi on cause et vient asséner à Kabila le colonialisme de grand papa: le droit de tutelle belge sur le Congo.

Quant au second personnage, Michel l’Africain, l’homme au grand coeur, il sait ce qu’il veut et le veut fortement. Il porte sur ses larges épaules la diplomatie belge et la diplomatie européenne en Afrique. Quoique commissaire aux affaires humanitaires, il ne cède pas à l’humanitarisme larmoyant qui brouille le jugement politique.

Certes un jour à Bukavu – CB ne le rappelle pas- Louis Michel fut attiré dans un guet-apens par les ONG pour lui mettre sous le nez la misère des femmes. Les ONG  réussirent presque à lui faire dire  que l’armée rwandaise utilisait le viol et le sida comme armes de guerre. Louis Michel se dégagea des sirènes de Bukavu avec quelque humeur et l’on n’en parla plus.

Quand on pense que cet homme, en accédant, en 1999, à la tête de la diplomatie belge, faute de la primature devenue l’apanage flamand, demanda à ses collègues libéraux de la Chambre et du Sénat de s’occuper de l’Afrique, ce continent que lui, disait-il, ignorait complètement! CB, toujours bien informée, nous dit que c’est le Roi des Belges qui enjoignit à Louis Michel d’aller “rétablir le prestige de la Belgique au Congo”. 

4. Du temps du “Dinosaure”(Fayard, 1992), CB avait tourné le dos au Zaire de Mobutu et était même allée faire chambre à part au Rwanda voisin. CB faisait la connaissance de Paul Kagame, austère et fringant, déterminé à rendre le Rwanda à tous les Rwandais. CB n’avait alors pour lui que les yeux de Chimène. Elle en disait tant de bien que ses compatriotes de Kigali la morigènaient, la harcelaient et pariaient qu’elle serait incapable de le dire si un jour Kagame venait à trébucher. Elle paria. Elle prouva abondamment avec “ Les Nouveaux Prédateurs” ( Fayard, 2002) qu’elle était capable de dire tout le mal de Paul Kagame. Les preneurs de pari ignoraient-ils que “femme varie” et que “ fou qui s’y fie?”

Dans “Vers la deuxième indépendance du Congo”, CB semble avoir largué les amarres définitivement avec le Rwanda et ses “tueurs”( p.31).

5. CB reconnait et souligne, il est vrai, la responsabilité de la France qui, par l’opération Turquoise (p.191 sq),  a permis  l’installation sur la frontière du Rwanda d’immenses camps de réfugiés mêlés à des génocidaires assoiffés de revanche. Elle admet même que “les combattants hutus offrirent  leurs services au président congolais” (p.195) L.D.Kabila ( qui les accepta). Mais elle ne perd pas des yeux “l’armée rwandaise, parmi laquelle de véritables Escadrons de la mort”, qui  massacra , écrit-elle, un nombre encore indéterminé de réfugiés, dont de nombreux combattants qui utilisaient les civils comme “boucliers humains”” (p. 194). Elle voit “un va-et-vient ambigu”(p. 196) entre le Rwanda et le Zaire, “Ce qui, assène-t-elle, a longtemps accrédité l’idée selon laquelle le Rwanda, quoi qu’il prétende, ne souhaitait pas réellement le retour des Hutus du Congo”(p.198). “Longtemps”, cela est vrai, en Belgique, ce fut la conviction parmi les hommes politiques, les “experts” et les medias! Pour beaucoup de  Belg
es, les millions de Rwandais rentrés du Congo ne sont jamais rentrés. 

6. Lorsque CB traite du triangle Kabila-Nkunda-Kagame, la force probante des faits cède la place à la construction intellectuelle. Certes, CB n’est pas journaliste de comptoir; elle pénètre loin au fond de la brousse et de la bananeraie pour recueillir les confidences de tel ou telle. Mais le témoignage d’un seul habitant  ne pèse pas lourd fût-il un ancien scout belge devenu gardien de parc ou  un membre d’un escadron uruguayen perdu dans la forêt congolaise. Il reste vrai l’adage selon lequel un témoin unique ne vaut pas grand-chose (testis unus, testis nullus).

Bien plus! Certains matériaux de la construction sont du toc. Quelques exemples.

a. Nkunda savait bien avant les élections en RDC que le Rwanda ne pouvait songer à saboter   des élections voulues par le monde entier , USA et UE réunis et qui pouvaient amener enfin à sa frontière la stabilité. Nkunda savait, bien avant  que n’entre en campagne Barack Obama que le Rwanda ne soutiendrait pas sa folle ambition d’être à la place de Kabila à Kinshasa le premier janvier 2009. 

b. Ruzibiza, le “témoin essentiel” de Bruguière , ne s’est pas rétracté pour venir au secours de Rose Kabuye arrêtée en Allemagne en novembre 2008. Ruzibiza avait commencé sa rétractation bien longtemps avant que Kagame ne rencontre Sarkozy en Espagne, bien avant que Kouchner ne vienne à Kigali! Ruzibiza a achevé sa rétractation dans une lettre ouverte du 2 avril 2008 sur internet dans une langue inconnue des experts du Rwanda, à savoir la langue rwandaise . C’est dans cette lettre que Ruzibiza dénonçait le complot dont il avait fait partie qui réunissait,écrit-il, Français, Espagnols et Extrémistes rwandais (du FDLR, dira-t-il plus tard) et qui avait deux objectifs: 1. faire oublier le génocide des Tutsis et 2. rayer de la carte le régime tutsi de Kigali. 

c. L’opération concertée des armées congolaises et rwandaises pour traquer les FDLR n’a pas attendu les injonctions  d’Obama ni  les pérégrinations de Louis Michel. Le Rwanda a proposé à la RDC, dès 2004, une action militaire conjointe; il a proposé de mettre des troupes sous commandement congolais; il a demandé un aval pour traquer les génocidaires à ses propres frais sur le territoire congolais. A tout cela le président de la RDC a opposé un refus. ( Pour plus de détails lire “Rwanda. Reconstruire une nation” de l’auteur de ces lignes, Ed. Rwandaises, 2007, p.239).

7. Il est vrai que le rapport des experts de l’ONU sur le soutien du Rwanda à Nkunda est arrivé opportunément (p.248sq). Même s’il n’a rien démontré du tout, il a mis en musique  les soupçons  que le monde intéressé  nourrissait et propageait . Le sophisme qui sert de base au rapport  veut que ce que Kagame n’a pas empêché, il y a participé. C’est la conviction de la moyenne des gens; ce n’est pas l’avis de tout le monde (cf Guardian). Cela suffisait manifestement à CB pour accuser de mensonge Paul Kagame et pour  lui rabattre le caquet.

“Ce dernier, écrit CB ( p. 250), dut cesser de faire le grand écart: comment, en même temps, apparaître comme le champion de la bonne gouvernance, du panafricanisme, envoyer des troupes dans le Darfour pour empêcher un génocide et plaire aux Américains, être invité à Davos et dans tous les forums des grands de ce monde. Accepter les compliments décernés au “miracle rwandais” et apparaître en même temps comme le complice sinon le patron d’un tueur responsable de massacres commis de sang-froid, l’associé sinon le bénéficiaire d’une véritable mafia transnationale? “Ouf! Quel soulagement ! Kagame ne portera plus ombrage à “l’antihéros” qui se lève à  l’Ouest du Rwanda, dont la lenteur est réflexion, dont l’hésitation est calcul, dont l’inertie n’est que repos du fauve avant de fondre sur sa proie.   

8. Que le lecteur se rassure. On n’a pas dit tout sur ce volume de 265 pages. Le lecteur trouvera dans ce livre d’autres pistes de réflexion.

Il y trouvera, par exemple, l’émoi suscité par l’intrusion de la Chine  dans cet empire colonial réservé. Il pourra lire à son aise  le texte intégral, en français, du contrat signé avec la Chine (p 261).

Les initiés n’y devineront qu’un écho lointain de la “decouverte” d’un romancier anglais  du nom de John Le Carré qui, d’ordinaire, ne parle pas pour ne rien dire . On aurait aimé que CB, si bien informée, nous dise quel rapport il y a entre le roman et  une association née en Belgique qui se chargerait de dépouiller la RDC des richesses du Kivu. Un point commun: dans le livre de John Le Carré, comme dans celui de CB: les Rwandais en prennent un bon coup. ( John le Carré, Le Chant de la Mision, 2007  )

9. A travers ses livres et articles, CB revient sur le fait que l’armée rwandaise a eu le loisir de désarmer les FDLR et ne l’a pas fait. CB va même jusqu’à une sorte de suspicion de connivence entre les réfugiés rwandais en RDC et le gouvernement de Kigali. Le Rwanda ne souhaiterait pas le retour des Hutus au Rwanda.

Ce que CB se garde bien de dire  c’est que l’armée rwandaise n’eut jamais les coudées franches , sous les coups de boutoir  constants des ONG des Droits Humains  notamment de Belgique , comme celle qui s’appelle EURAC (ou Europe Afrique centrale).   

L’idée selon laquelle le Rwanda ne souhaite pas le retour de ses réfugiés n’est pas neuve. Un ministre belge des Affaires etrangères, nommé De Ryck, y a cru. Dans une conférence organisée naguère à Bruxelles par les ONG catholiques flamandes, Gérard Prunier  mettait les Congolais en garde contre l’entente à leurs dépens, et sur leur territoire, entre les Rwandais du Congo et les Rwandais du Rwanda.

Ce que CB et les autres ne disent pas  c’est que dès 1994, le Rwanda a envoyé ses ministres dans les camps de réfugiés, en RDC comme en Tanzanie, pour les inviter à revenir et que , depuis 1994, le Rwanda a accueilli à ce jour environ 3 millions (3.381.482) de réfugiés.

10. Dans ce livre quasi exhaustif de l’histoire de la RDC depuis Kabila 1, on s’attendait à ce que CB fasse un sort définitif au bobard monstrueux qui court encore dans toutes les rédactions et qui se trouve encore sous la plume des experts de la région. Le bobard selon lequel la guerre menée au Congo par l’armée rwandaise aurait provoqué 4 à 5 millions de morts. Or, selon des savants statisticiens belges engagés dans le cadre des dernières élections pour le dénombrement des Congolais, en déduisant du total de tous les morts les victimes de l’âge, de la maladie, des accidents, de l’inexistence d’un système médical dans le pays depuis Mobutu et de l’effodrement de l’Etat, il reste à peine quelques milliers de morts à attribuer à toutes les guerres réunies. Le chiffre de 4 à 5 millions de morts,  victimes de la guerre, est  absurde et impossible, selon les deux savants belges.

On pourrait aussi se demander, écrivent – ils,  si l’affirmation ‘ quatre millions de morts en RDC’ résulte d’une simple – mais grossière- erreur d’appréciation ou si elle sert les intérêts de pays, d’organisations ou d’autres puissances occultes”

“ Un nombre … régulièrement grossi par des politiciens, ONG, internautes, afin de créer/justifier/attiser la haine des Congolais contre les Rwandais”, commentent les deux démographes ( This e-mail address is being protected from spambots. You need JavaScript enabled to view it , oct. 2008).


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