Nyamagabe : Inquiétudes des caféiculteurs face au lendemain (Dossier special)

Friday, 30 July 2010 11:10 by André Gakwaya
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Nyamagabe : Plus de 250 ménages du vil¬lage de Nzega, secteur Gasa¬ka, sont inquiétés face à leur avenir d’ici une année et demie. Plus précisément dès mars 2012. Ils se demandent de quoi ils vont se nourrir. Ils ont en effet cédé toutes leurs terres pour la culture du café. Quand ils ont accepté de mettre en commun leurs terres en mars 2009. Un projet financé par le Canada dé¬nommé PAGOR (Projet d’Appui à la Gouvernance Locale en milieu rural au Rwanda) a versé de l’argent aux ménages pour les nourrir durant trois ans. Juste le délai pour que le café planté ait été récolté et vendu.

Caféiculteurs de la colline Nyamisave/Nzega: De gauche à droite : Espérance Mukanyarwaya ; Pancrace Ahishakiye ; Bosco Munyabugingo ; et Vénuste Gakumba (Photo : André Gakwaya)

Les familles commenceraient ainsi à vivre de cette culture exclusive¬ment. Les parcelles ont été mises en commun dans le cadre de la po¬litique nationale de consolidation des terres et de régionalisation des cultures en vigueur dans le pays. Le village de Nzega du secteur Gasaka dans le district Nyamagabe a été ciblé pour servir de modèle dans la culture du café.

L’on a ciblé une es¬pèce de café qui croit rapidement, et qui est récolté après trois ans.

Quatre collines de la cellule Nze¬ga, à savoir Kadoma, Kigarama, Nyamisave et Kamashya, ont pu to¬taliser 112 hectares sur lesquels ont été plantés des caféiers. Des techni¬ciens ont utilisés des méthodes mo¬dernes d’évaluation et affirment que ces hectares sont à revoir de loin en hausse.

Jusqu’à présent, 219 ménages faits de 1151 personnes survivent grâce à des fonds versés par le pro¬jet PAGOR. Mais ces ménages ont été ramenés maintenant à 259. Un ménage de moins de cinq enfants perçoit 25.000 Frw (vingt-cinq mil¬le francs rwandais). Quatre-mille-cinq cents francs sont cotisés dans une coopérative pour constituer un fonds de garantie auprès de la ban¬que. Tandis que cinq cent francs sont versés dans une boutique où le paysan affilié prend chaque mois un crédit en nourriture (riz-haricot-hui¬le-etc.). Il ne reste qu’une minime somme de 20.000 Frw pour la ra¬tion. Une famille de cinq personnes et plus perçoit 35.000 francs, mais garde 30.000 francs pour la nourri¬ture mensuelle.

« Cet argent serait juste un supplément pour un ménage qui a gardé un petit lopin de terre où elle exploite quelques cultures vivrières. Mais nous avons donné toutes nos terres au café », fait remarquer Es¬pérance Mukanyarwaya, 52 ans, de la colline Nyamisave et mère de 9 enfants.

«Cela fait deux mois, mai et juin, que nous n’avons pas touché les fonds de PAGOR. Pour éviter que nos enfants meurent de faim, nous nous débrouillons. Mainte¬nant, je viens de brasser la bière non alcoolisée de sorgho pour fai¬re vivre mes enfants », affirme-t- elle, en exhibant ses mains qu’elle vient de tremper dans la bouillie.

A côté d’elle, un groupe d’hom¬mes, dont Bosco Munyabugingo, Gakumba Venuste, et d’autres ré¬sument les problèmes qu’éprouve la population.

« Le peu d’argent que nous touchons sert à payer un ouvrier qui aide à cultiver le champ de ca¬féiers, surtout quand l’entretien de ce champ dépasse nos capacités. Ceux qui ont décidé de la créa¬tion de ce projet doivent se rendre compte qu’ils nous ont donné du fil à retordre. Ils ont mis de lourds fardeaux sur nos épaules. L’argent que nous percevons est insuffisant. Nous travaillons sans répit toute l’année. Quand une parcelle est terminée, de l’herbe a poussé sur une autre. Et vous vous remettez au travail sans arrêt. Et puis, nous n’avons pas de chèvres, de lapins, de poules, pour nous fournir du fumier. Et le café est en mauvais état ».

Espérance poursuit en souli¬gnant le besoin d’intrants organi¬ques. Elle informe qu’elle a planté des imbigo (sorte de trypsachum, tout près des fosses anti-érosi¬ves). « J’ai besoin de vaches pour consommer ces herbes afin que je puisse avoir du fumier pour mon café », insiste-t-elle .

Selon Emile Bigirumunsi, vice-président de la coopérative des ca¬féiculteurs ou Koperative ya Kawa en langue kinyarwanda (KOKA en sigle) de Nzega, l’absence d’her¬bes suffisantes pour les vaches a poussé à doter certains ménages de porcs. La culture du café a oc¬cupé tout l’espace, même celui où l’on devait planter le trypsachum pour la vache.

« Entre temps, grâce à l’appui du secteur Gisaka, une liste a été dressée pour établir les noms des fermiers qui bénéficieront de pe¬tits porcs en guise d’élevage. Des étables sont en construction. Un technicien vétérinaire a été affecté à cette tache. Et il a déjà distribué du ciment pour la construction des étables », affirme Bigirumunsi, qui rappelle que le projet de se procurer la vache est maintenu en étude. Car, élever une vache sup¬pose qu’on a d’abord planté du trypsachum qu’elle broutera.

« Si PAGOR ferme, nous risquons de mou¬rir de faim »

Les habitants de la colline Nya¬misave sont unanimes. Ils avancent que si le projet PAGOR ferme avant que le café ne soit à maturité, la po¬pulation de Nzega mourra de faim.

« Nos épargnes sont insuffisantes face à la taille des besoins et pour longtemps », alertent-ils l’opinion et les autorités.

Les inquiétudes de ces habitants sont fondées, surtout que le projet PAGOR, dans ses prévisions, doit fermer en mars 2012. Et qu’avant ce délai, les objectifs d’avoir du café à vendre risquent de n’avoir pas été atteints. Ceci pour de multiples rai¬sons liées au fait que les conditions de croissance ne sont pas réunies : absence d’herbes pour le paillis (Isaso) pour rendre le sol humide et fertile, absence d’intrants, des ca¬féiers mal entretenus qui poussent mal et dont certains meurent suite à la sécheresse et au soleil.

Il y a d’autres parcelles où a pous¬sé l’herbe faute d’entretien parce que les propriétaires vivent à Kigali et à Gisenyi. Ces espaces doivent avoir leurs caféiers bien protégés et bien entretenus afin que la produc¬tion prévue sur les 112 hectares soit obtenue.

L’on doit souligner que l’ensem¬ble de la population est convaincu que ce projet de la culture du café est une solution incontournable, si¬non unique, pour leur avenir.

« Quand notre café aura atteint sa maturité, son revenu nous hissera dans la vision 2020. Nous aurons gagné le combat contre la pauvreté », affirme Madame Mukagasana As¬sumpta de Gatyazo, dont le ménage dispose d’un hectare de caféiers sur un terrain d’une pente raide, à l’ima¬ge du relief local.

Le revenu minimum par habitant sera de 500.000 francs.

Le Secrétaire exécutif du secteur Gasaka, Richard Gasana, envisage avec optimisme l’avenir des po¬pulations installées sur ces grosses collines rudes qui ont refusé les cultures vivrières. Les tests pédago¬giques sont concluants que la région n’est propice qu’au café. Il a com¬pris qu’il faut transformer le défi en opportunité d’investissement.

Dans un avenir proche, ces pen¬tes raides et ingrates, ainsi que ces vastes étendues de collines, se trans¬formeront en verdure de caféiers qui génèrent d’alléchantes devises. Seuls les débuts semblent pénibles. Mais à force de courage, de perspi¬cacité et d’appui, le Secrétaire exé¬cutif Gasana campe sur son rêve.

« Le succès du village modèle de Nzega motivera les habitants de grosses et hautes collines environ¬nantes à s’impliquer massivement dans le café. Quand toutes ces éten¬dues d’espaces qui s’étalent sous nos yeux deviendront des verdures de caféiers, l’enfer se sera mué en paradis », confie-t-il, à travers un re¬gard persuasif.
Et c’est cette foi qui donne de l’énergie aux efforts quotidiens du Secrétaire Exécutif. D’abord pour espérer. Ensuite, insuffler cet élan de dynamisme dans les veines labo¬rieuses de sa population.

Jeune licencié en sciences poli¬tiques de l’Université Nationale du Rwanda-UNR-de Butare, Gasana tient chaque semaine une réunion avec les caféiculteurs de ce village « ndatwa ou modèle ». Il fait une éva¬luation et un suivi pour apporter des solutions rapides aux problèmes qui surgissent.

Les Tigistes (prisonniers qui exécutent la peine alternative) ont construit des fosses anti-érosives et aménagé les parcelles. Puis, ils ont planté des caféiers sur les par¬celles des 4 collines de la cellule de Nzega. Les pépinières avaient été préparées. Le travail a été effectué en collaboration avec la population locale.

Toute la population devra démé¬nager des vallées pour monter sur les collines où ont été aménagées des habitations regroupées. De l’eau potable sera acheminée à par¬tir de la forêt de Nyungwe.

« Quand le caféier parviendra à maturité, le fermier qui touchera le moins percevra cinq cent mille francs rwandais (500 000 Frw) par an, juste le revenu de cent quatre-vingt (180) caféiers. C’est cela le peu que possède un paysan. Chaque caféier donne 4 kg/an, et même 7 kg. Il faut noter qu’il y a des ménages qui ont autour de 4 ha de caféiers, soit 10.000 caféiers, car sur un ha, on plante 2500 caféiers.

« Après le succès de PAGOR à Nzega, secteur de Gisaka. Il y a eu une très grande appréciation par les secteurs voisins. Le président Kaga¬me a dépêché un messager pour voir notre projet. Le Ministre de l’Agri¬culture et des Ressources Animales (MINAGRI), accompagné de ses techniciens, a fait une descente et a jugé bonne l’initiative. Les respon¬sables de l’Office rwandais du café (OCIR-Café) ont donné une posi¬tive note aussi.

Gasana a poursuivi en disant que le secteur va maintenant commencer à encadrer des caféiculteurs pour des cultures vivrières dans le champ de café et qui donnent rapidement des récoltes. Il a cité la pomme de terre, récoltée après trois mois, le blé et le soja. Les tiges de ces cultures servi¬ront de fumier organique au café.

« PAGOR : 70% du café planté sera mûr dans les délais prévu » - selon un cadre de ce projet
Le Journal Grands Lacs Hebdo (GLH) s’est entretenu avec un agent de terrain du projet PAGOR à Nya¬magabe, Muniru Murwanashyaka, pour savoir ce dont se nourriront les caféiculteurs de Nzega quand PA¬GOR aura fermé.
« On avait exigé au district que les problèmes liés au projet soient étudiés en profondeur et en détails sur base des idées de la population conviée à participer à l’élaboration de ce projet pilote », a-t-il indiqué.

Il a été demandé au district de montrer comment devraient survi¬vre les ménages qui ont cédé leurs terres. OCIR-Thé et la Mutuelle d’Investissement de Gikongoro (MIG) ont fourni leurs conseils.

Il faut noter qu’auparavant, une grande partie des 112 ha n’était pas exploitée ou était mal gérée. Ou était occupée par des eucalyptus en disparition. La seule voie pour rentabiliser ces terres revenait fina¬lement à planter le café.
Interrogé sur le peu d’argent donné par mois aux caféiculteurs en attendant leur récolte, Muniru a répondu :
« J’estime que cette somme de 20 000 Frw et 30 000 Frw n’est pas minime. Elle représente ce que consomme par mois le ménage d’un ouvrier journalier ou d’un en¬seignant et d’autres ménages de la même catégorie ».

A ce propos, certaines personnes avancent que pour un homme qui a cédé sa terre, grande ou modeste, PAGOR et le district devaient se convenir pour octroyer l’équivalent d’une ration suffisante et consistante pour le ménage.

« Octroyer une si minable som¬me sous prétexte que c’est le revenu pour faire vivre le ménage d’un ouvrier journalier, d’un indigent ou d’un enseignant dont les conditions de vie sont aussi déplorables, cela revient à ne pas doter le caféicul¬teur de capacités suffisantes pour faire pousser le café sur le village de Nzega », font-elles remarquer.

Pour revenir aux remarques de Muniru, disons qu’il a rappelé que le village de Nzega a toujours été propice à une bonne production du café. Face aux inquiétudes de man¬que de paillis et d’intrants agricoles qui ne font pas espérer une bonne productivité en 2012, l’agent de terrain du projet PAGOR, Muniru Murwanashyaka, a indiqué que le processus de mise en oeuvre du pro¬jet se poursuit.

« Il y a des réalisations néces¬saires à atteindre, progressivement mises en place et qui sont complé¬mentaires. Ce qu’on voit sur terrain n’est qu’un aspect des composantes du projet »,a-t-il dit.

On peut noter les fosses anti-éro¬sives autour desquelles l’on a planté des herbes dont une partie servira à nourrir les vaches. Et une autre qui fournira le paillis pour le café. Entre temps, au début de cette année, on a commencé à planter des grévelia dont les branches serviront de paillis aussi.

L’Office des Coopératives du Rwanda ou Rwanda Coopératives Agency (RCA) a promis d’octroyer des crédits qui renforceront KOKA.

« Nous prévoyons d’amener les responsables de KOKA des quatre collines de Nzega dans des voyages d’études pour visiter ailleurs des coopératives similaires à leur projet. Ceci les aidera à trouver des solu¬tions à divers écueils auxquels ils font face », a-t-il poursuivi.

L’agent de terrain du projet PAGOR estime que 70 % du café planté peut être à maturité dans une année et demie, c-à-d en mars 2012. Sinon l’année suivante.

« Entre temps, le district peut dis¬ponibiliser des moyens pour nourrir les caféiculteurs de Nzega en atten¬dant le revenu de leur récolte », a-t-il encore indiqué.

Il persiste dans son espoir que le café fournira à l’habitant le revenu prévu et qu’il résistera aux aléas climatiques. « Le café est parmi les cultures qui supportent le soleil. In¬dubitablement, il fournira le revenu prévu », affirme-t-il.

Face au manque de paillis pour le caféier et au constat d’une terre séchée, et sur une vaste étendue, Muniru rétorque encore qu’à long terme, des solutions sont prévues face à toutes ces préoccupations.

Du paillis pour couvrir le sol sera diponibilisé. Il proviendra des tiges de sorgho et autres herbes le long des fosses anti-érosives.

Le village de Nzega sera, pour Muniru aussi, un village modèle dont la réussite sera étendue aux autres collines de la proximité.

A la question de savoir si la coo¬pération canadienne ou l’Agence canadienne de développement inter¬national (ACDI) continuera à aider la KOKA, il a répondu que l’appui de PAGOR est limité dans le temps.

« Le district de Nyamagabe, en partenariat avec le Gouvernement du Rwanda, contacteront d’autres bailleurs pour avoir une autre sour¬ce de financement. Le district et le Gouvernement ont renforcé ce pro¬jet. Ils ne peuvent pas l’abandonner et oublier les habitants de Nzega », a-t-il dit.

Il a ajouté qu’il y a d’autres activi¬tés visant à créer des projets utiles et bancables, qui appuieront la culture du café. L’on peut citer la station de lavage, des herbes anti-érosives, une boutique avec des produits à bons prix, l’élevage de vaches et le petit bétail qui fourniront du fumier, ainsi que la culture de légumes. PAGOR a promis de donner une garantie à la banque pour obtenir des crédits.

« Ce projet est donc une certi¬tude dans le succès et non une ten¬tative d’essai. Des études ont été faites avec l’appui des experts de l’OCIR-Café et du MIG (Mutuelle d’Investissement de Gikongoro) », a poursuivi Muniru.
« Le Gouvernement rwandais donne chaque année 1,5 md Frw pour aider les cultivateurs de café et de thé » - La Ministre Kalibata.

Pour les cultures comme le café et le thé qui arrivent à maturité après beaucoup d’années, la Minis¬tre de l’Agriculture et des Ressour¬ces Animales (MINAGRI), Agnès Kalibata, a informé que le Conseil du Gouvernement remet à la Ban¬que Rwandaise de Développement (BRD) 1,5 milliards chaque année pour aider les agriculteurs de cette catégorie.

« Les fermiers rembourseront ce crédit à la récolte avec un taux très bas, et à long terme, sans difficulté », a-t-elle confié.

La coopérative KOKA et le dis¬trict de Nyamagabe sont-ils infor¬més pour apaiser les esprits des ca¬féiculteurs du village de Nzega ?

D’autres personnes approchées estiment que l’argent ne devrait pas être un prêt à rembourser. Mais un fonds comme celui octroyé par le projet PAGOR, et qui serait revu à la hausse pour mieux renforcer les capacités des fermiers et faire vivre décemment et dignement les fa¬milles.(FIN)