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Récit du supplice de Sœur Félicité ( Extrait pages 120--

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GLH 525: Sachant que Félicité Niyitegeka était hutue, je croyais qu’elle allait rester au Centre mais elle est entrée sans le bus avant même que tous les Tutsis ne soient entrés. Thomas a essayé de l’en empêcher, sans succès. Quand tout le monde a pris place, Omar Serushago – qui est actuellement détenu à Arusha, au Tribunal Pénal International pour le Rwanda – et deux autres tueurs sont montés avec nous.

Quand Thomas a démarré, nous avons commencé à chanter. J’ai eu la hardiesse d’entonner : « Viens Seigneur, lumière de mon cœur. » Omar et Thomas nous ont ordonné de nous taire, car nous avions tué Habyarimana. Ils disaient que seule la Hutue pouvait continuer de chanter. Félicité leur répondit qu’elle était avec nous et que personne parmi nous n’avait tué Habyarimana. Nos bourreaux savaient ce qu’ils faisaient. Il leur fallait trouver une fausse accusation prouvant qu’on méritait la mort, mais les fausses accusations contre les Tutsis ont toujours été faciles, comme si elles les rendaient moins barbares.

Quand nous sommes arrivés au centre ville, chose étonnante, j’ai vu les gens se rendre au marché, poursuivre leurs activités ordinaires. D’autres étaient debout, sur les bords de la route, qui observaient les Tutsis se faire conduire à cette terrible destination. Comme on assiste à une course automobile. Je n’ai que quinze ans, mais pour la première fois depuis le début du génocide, une solitude inconnue m’a envahie. A ce moment précis, dans le bus, en direction du cimetière, alors qu’on était encore vivants et que les autres vivaient comme à l’ordinaire, j’ai pris conscience de ce qu’est l’abandon. Nous  étions seuls et abandonnés à la mort. Et pas n’importe quelle mort. Quelques minutes avant d’arriver au cimetière, un des tueurs autorisa Félicité à sortir en disant : « la sœur du colonel peut quitter le bus ». Elle répondit qu’elle ne le quitterait pas, et rétorqua qu’ils allaient verser le sang d’innocents. Cette volonté de sauver Félicité était dénuée de toute logique : tout en lui demandant de sortir du bus, ils ne faisaient aucun geste, ni aucun effort pour la forcer, ni même pour arrêter le bus et lui permettre de sortir. Il était certain qu’elle n’allait pas nous laisser, car elle était déterminée et consciente de ce qu’elle était en train de faire depuis le début. Simplement, les mots de nos tueurs  ne correspondaient pas à leurs gestes.


Une fois parvenus à destination, nous avons vu une foule de gens de toutes catégories, femmes, hommes, jeunes, enfants, venus là, un peu comme on se rend au cinéma, ou pour assister à un spectacle intéressant. Parmi eux, j’ai reconnu un camarade de l’école primaire. Tout près du cimetière, il y avait une plantation de bananeraie, et j’ai vu les interahamwe en sortir avec des machettes traditionnelles quand ils ont vu le bus arriver. Un jeune homme d’une trentaine d’années est sorti du bus et s’est mis à courir pour échapper aux tueurs. Les machettes à la main, les interahamwe l’ont poursuivi et l’ont attrapé. En plus d’être tutsi, son grand péché était d’être parent avec Kajeguhakwa, un riche importateur de pétrole qui avait rejoint le FPR quelques années auparavant. Je ne m’attendais pas à voir ce que j’ai vu ce jour-là. Il marchait, entre deux tueurs. Ces deux sauvages, portant des machettes bien aiguisées, le tenaient. Tout en marchant, ils le frappaient sur toutes les parties du corps, à volonté. Il fut le seul à être tué à la machette.

Vivre avec cette image est l’un des plus lourds fardeaux que m’a imposés le génocide. Il ne s’agit pas d’un cauchemar, c’est un souvenir que je vis consciemment sans savoir besoin d’aller fouiller dans ma mémoire.   

Toutes les personnes sorties du bus, à l’exception de ce jeune, ont été traînées par terre. Les uns étaient agenouillés, les autres étaient à plat ventre. Certains suppliaient, mais c’était comme lancer des cris au milieu du désert, un désert sans écho. D’autres acceptaient et mouraient en quelque sorte avant même d’être tués. En sortant de l’autobus, j’ai cherché les mains de Félicité, croyant qu’elle n’allait pas être tuée. Elle m’a prise par la main. Quand on a commencé à tuer, elle m’a lâchée. Elle m’a dit une phrase qui n’est pas encore revenue à ma mémoire, mais c’était quelque chose comme « laisse-moi… » Elle s’est éloignée, tournant le dos à l’endroit où ses consoeurs et ses protégés mouraient. Elle était debout, les mains croisées, et regardait sur la colline, dans une position de prière. J’ai immédiatement cherché la main de Thomas, celui qui conduisait le bus. Il a pris mes mains. Un autre tueur est venu m'arracher de ses mains. Thomas lui a donné un coup de pied, tout en continuant de me tenir. J’ai aussi tendu les mains à mon camarade de l’école primaire qui était venu regarder, lui demandant de m’aider. D’un geste de la main, il m’a indiqué qu’il ne pouvait rien pour moi. Entre-temps, je dilatais mes narines pour faire croire que j’étais hutue. Je pensais qu’avec ma petite taille et un nez aplati, je pouvais passer pour une Hutue. Alors qu’Omar allait achever son travail, Thomas m’a ordonné de prendre une petite fille qui était là, toute seule, et de retourner avec elle dans le bus. Au moment de franchir la porte j’ai vu Félicité tomber, fusillée sans bruit. A cet instant est arrivé le prêtre Berchimans accompagné de gendarmes pour la sauver, mais c’était trop tard, Omar avait utilisé un calibre silencieux comme je l’ai appris plus tard…

 

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